Berry Ahmad, réfugiée syrienne à Lauzerte, raconte son périple

February 8, 2018

 

En tant que fille kurde vivant à Alep, en Syrie, appartenir à la minorité a toujours été très excluant. Chaque communauté évolue dans un espace très spécifique à soigneusement respecter sans franchir les lignes, et nous nous sommes pliés à ces règles. Jusqu'à ce jour de 2011... J'assistais à un cours à l'Université d'Alep (département de littérature anglaise), quand j'ai entendu les 1ères acclamations d’étudiants. Néanmoins, malgré les difficultés, j’ai continué jusqu’à mon diplôme ; mais je n’ai jamais pu travailler, surtout après que les manifestations (tout à fait pacifiques au début) se soient répandues hors de l’université un peu partout dans Alep, et bien pire encore quand elles se sont transformées en confrontations armées avec les autorités. Le conflit armé entre les différentes factions m'a mise dans l’impossibilité de trouver un emploi, je suis restée comme paralysée à la maison, la mort errait dans la région, emportant sans discernement des adultes et des enfants tous les jours. J'ai essayé de supporter le manque de tout sous les bombardements, trop effrayée pour sortir dans les rues, entre les corps déchirés, les enfants qui pleuraient, les cris d’agonie. Ma famille et moi avons finalement réussi à nous échapper au début d'avril 2013 et, pour survivre, nous sommes allés dans le village natal de mes parents, également sous le joug des extrémistes. Là, j’ai essayé de faire quelque chose pour les enfants les plus défavorisés, et j’ai commencé à enseigner dans cet endroit isolé. Le pire sentiment que je n’ai jamais ressenti est de n'avoir rien à donner à ces petits enfants qui manquaient de tout. Nation persécutée et ignorée, le peuple kurde est sans défense depuis longtemps, sans droit officiel sur ses propres terres. Son histoire, sa culture, son identité sont niées, cela en a fait une proie facile pour Daesh, qui appellent les Kurdes "mécréants". Sous prétexte de répandre l'islam, ils ont commencé à tuer, comme ils l'ont fait pour les Kurdes Yezedis à Shengal, en Irak. Ils se rapprochaient de plus en plus de notre quartier alors nous avons fui de nouveau, et au final des milliers et des milliers de personnes se sont amassées à la frontière turque où j'ai passé des nuits horribles sous le feu. Certaines personnes ont été tuées accidentellement en marchant sur des mines anti-personnelles, d'autres ont été décapitées par Daesh à proximité. Ecrasés par la foule, nous nous tenions les mains, les yeux fermés, refusant de croire que les cris des enfants que nous entendions venaient très probablement de dessous nos propres pieds. J'aurais dû me sentir en sécurité dès l’arrivée sur le territoire turc, mais j’étais complètement déboussolée. Nous nous sommes installés dans une petite maison dans une ville près de la Syrie dans l'espoir de pouvoir y retourner dès que les combattants kurdes l’auraient reprise. Mais la population locale se sentait libre de dépouiller les réfugiés de tout ce qui leur restait, la santé, la foi, l'espoir et l'argent. Sous la forte pression des autorités pour payer et l’impossibilité de s'intégrer, nous avons décidé malgré le danger de retourner à Kobane. Mais le 25 juin 2014 nous avons découvert aux infos que l’Etat islamique y avait commis un nouveau massacre. À 4 h du matin, des groupes déguisés en combattants kurdes ont massacré plus de 289 civils pendant leur sommeil. Parmi les victimes se trouvaient des gens que nous connaissions. En conséquence inévitable de toutes ces scènes horribles dont nous avions été témoins, nous avons décidé de partir pour l’Europe par la mer, comme des milliers de Syriens coincés en Turquie entre la vie et la mort. Nous étions sûrs que le voyage en bateau aurait une fin, quelle qu’elle soit. Nous sommes donc allés à Izmir, où nous avons acheté tout l'équipement nécessaire pour ce voyage fou. Devant la mer, dans la nuit sombre et froide, j’écoutais le vent violent pousser dans l'inconnu nos destins, par vagues énormes. Abandonnée par le monde entier, je me sentais seule sous les ailes de la providence de Dieu. Alors que nous étions prêts à partir, ma mère s’est évanouie, nous avons donc décidé de renoncer et de chercher un moyen de passage légal et sûr vers l’Europe. Nous sommes partis à Istanbul. Mes frères y ont eu de grandes difficultés à trouver du travail, se contentant de petits boulots, avec des heures terribles et mal payées. Après de nombreuses démarches infructueuses auprès de l'ONU, j'ai entendu dire que le consulat français accordait des visas pour l’asile ! Donc j’ai envoyé un email et obtenu un rendez-vous. Cette lueur d'espoir d’un retour à une vie normale m'a remotivée et j’ai cherché un hôte en France pour renforcer nos chances. C’était très difficile de trouver de l’aide avec seulement des messages sur Internet. Nous ne pensions pas que quiconque nous répondrait jusqu'à ce que nous recevions une réponse de Kester Ratcliff et Gaelle Téquie, de la page Facebook Visas for Asylum !! Ces deux dons de Dieu nous ont mis en contact avec Jacky Malotaux qui nous a proposé deux maisons pour notre famille. Une pour mes parents, mes deux sœurs, un de mes frères et moi-même est la propriété d'Alain Vigouroux, et Jean Claude Giordana, maire de Lauzerte, a offert lui-même une autre maison pour mon autre frère, sa femme et son bébé. Je suis sûre qu'ils ne peuvent même pas imaginer à quel point ils ont aidé à restaurer la vie et l'avenir de ma famille. Après 3 mois d’attente, le consulat nous a informés que nous étions finalement acceptés ! Et nous avons donc obtenu les visas pour venir en France. L'employé du consulat nous a recommandé de faire attention à l'aéroport, la police là-bas causant beaucoup de problèmes aux Syriens. Ce fut de fait très pénible. Alors que nos bagages étaient vérifiés pour la cinquième fois, nous essayions d'être détendus mais devant le bureau de police de l'aéroport, il était vraiment difficile de garder son sang-froid : 15 minutes avant le vol, le policier n’avait toujours pas décidé si nous étions des criminels ou pas. Il a fini par nous laisser passer, mais à la table de contrôle, ça traînait, traînait… il a fallu beaucoup de temps, plus que quiconque ne peut s'imaginer, et finalement le policier a découvert qu'il y avait des problèmes avec l’orthographe de notre nom de famille. Il a laissé passer mes sœurs et ma mère et nous a ordonné de revenir en arrière pour faire corriger les noms de famille. Quand nous avons regardé l'horloge il était 11h15, et nous avons réalisé que nous avions manqué l'avion au moment où il tamponnait nos documents de voyage. Nous entendions les avions qui décollaient… Ce qui était le plus douloureux, c'était que mes sœurs pleuraient, refusant de nous quitter. J'ai appelé Jacky pour lui dire que nous ne pouvions pas venir et j’ai entendu sa voix tendre pour la première fois. Elle m’a redonné confiance. Elle a tout planifié et m'a demandé de réserver à nouveau et de prendre un autre avion le jour même. Je ne pouvais pas croire qu'il y ait encore des anges dans ce monde qui se soucient sincèrement des autres, des inconnus qui plus est. Nous nous sommes finalement envolés vers la France. Personne ne comprendra ces sentiments étonnants sinon les enfants entassés dans les camps ou ceux travaillant toute la journée dans des conditions terribles en Turquie ou au Liban. Le 2 août 2017 nous sommes arrivés à Paris, et pris le bus pour Montauban ! Le moment le plus doux et le plus étrange a été notre rencontre avec Jacky et Michel à l'arrêt de bus de Montauban. A l’aube, leurs bras nous ont accueillis chaleureusement et nous ont mis dans des abris douillets, prenant soin de nous comme notre propre mère. Après toutes les épreuves que j'ai vécues, je me sens en devoir de faire quelque chose d’utile, et de raconter les bonnes et les mauvaises choses. Alors, merci Jacky et tous les membres de l'association, les familles Vigouroux et Giordana, et merci à tous les habitants de Lauzerte qui nous ont accueillis, et merci au gouvernement français qui a rendu cela possible. Si vous pouvez aider, faites-le. Vous pourriez avoir la chance de découvrir en ce monde des miracles cachés !.

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